Des nouvelles d'Anne-Sophie Guénéguès

Des nouvelles d'Anne-Sophie Guénéguès

Extrait de La Mort du père

"Ma sœur était là pour mon père, pour ses problèmes d'ordinateur comme pour ses déclarations d'impôt. Elle était là pour s'inquiéter des bronchites ou des engelures, et pour faire un saut de puce à la pharmacie. Elle était là pour partager le poulet dominical et les ragots sur le voisinage… Ne me restaient que les inévitables : coup de téléphone pour la fête des pères, carte pour l'anniversaire, visite pour Noël. Pas assez pour faire connaissance, encore moins pour amorcer de grands débats ou évoquer de vrais sujets. Ni ceux qui peinent, ni ceux qui fâchent. Si ça se trouve, d'adulte à adulte, on aurait eu une relation très sympa. À la réflexion, probablement pas. Une relation père-fils adulte satisfaisante prend forcément sa source, et sa force, dans une relation père-fils enfant agréable, a minima.

Et ce n'est pas le petit Pierre du troisième rang qui me dira le contraire. Il vient de se prendre la gifle du siècle. Il s'ennuie, c'est humain. Il a un sac de billes qu'il a gagné à l'école dans la poche de son manteau. Le sol du vaisseau central est particulièrement irrégulier, des creux, des bosses, des joints plus ou moins profonds, il faut avouer que c'est tentant. Il ne voulait prendre qu'une seule bille dans son sac, une seule. Il avait réussi, sans le sortir de sa poche, à ouvrir le sac, juste un petit peu. Il avait réussi à en sortir une bille, une seule. Une en terre même, pour faire encore moins de bruit. Il se fichait bien de la perdre ou bien de se la voir confisquée : ça ne vaut rien une bille en terre. C'est une bille de seconde zone. Alors c'est tout fier de ses réussites successives qu'il a tiré d'un coup sec sur la lanière pour refermer la poche de son manteau. Enfin, sur ce qu'il a cru être la lanière de la fermeture de la poche de son manteau. C'était le lien qui fermait le sac. Soixante-quatorze billes – dont huit en terre, dans ce contexte, elles comptent – et dix-huit callots rebondissant sur les pavés ont interrompu l'orateur et la sieste de l'auditoire. Chacun a retenu son souffle jusqu'à ce que toutes les grosses perles multicolores s'immobilisent. Après un court silence, le temps que le malaise s'installe tout à fait, le bruit de la claque sur la joue du turbulent a fendu l'air. Le vide au-dessus de nous s'est aussitôt rempli des cris de l'enfant coupable d'ennui."



04/01/2013
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