Des nouvelles d'Anne-Sophie Guénéguès

Des nouvelles d'Anne-Sophie Guénéguès

Extrait de La Vie est une ronde

"Il n’est pas étonnant qu’un SDF croise, en faisant ses emplettes ou dans d’autres circonstances, un ancien camarade de classe. Certains croisent chaque jour d’anciens collègues de travail ou leur ancien proprio. La plupart ne sont pas nés dans la rue, ils ont eu une famille, des amis, des voisins, des clients. Croiser quelqu’un qu’il connaît n’était encore jamais arrivé à Jacque, bizarrement.

L'homme dans l’allée hésite entre le papier toilette qu’il tient dans sa main droite et celui dans sa main gauche, il a le choix entre double et triple épaisseur. Il aimerait prendre une rapide décision, histoire de ne pas perdre de temps pour un simple rouleau de PQ, mais il voudrait que ce soit la bonne. Il hésite encore un peu. Jacque s'approche timidement. Lui reviennent en mémoire les souvenirs qu'il a en commun avec ce type-là. C’est toutefois assez rapide, il n’en a pas non plus des centaines, ils étaient bons copains à dix-sept ans, mais se sont tout de suite perdus de vue après le bac. Jacque tente un « bonjour ». L’homme jette un coup d'œil rapide sur la droite, mécanique, il ne répond pas, il ne reconnaît pas Jacque. Normal, pour reconnaître les gens, il faut a minima les voir. L’être humain est ainsi fait qu’il sait :

-          oublier ses douleurs (sinon seules quelques masochistes subiraient volontairement deux fois dans la même vie les affres de l’accouchement, et en quelques générations, cela en serait fini de la race humaine),
-         
ne pas voir la misère.

Il n’y a pas plus sourd que celui qui refuse de voir."



04/01/2013
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