Des nouvelles d'Anne-Sophie Guénéguès

Des nouvelles d'Anne-Sophie Guénéguès

Extrait de Moments d'exception

"Et patatras.

Voilà qu’elle arrive ce lundi, sautillant comme dans une cour d’école, la banane jusqu’aux oreilles, l’air radieux comme après des vacances au soleil. A croire qu’une pierre pouquelée s’était jetée sur sa voiture et qu’elle en était sortie indemne. Ou qu’elle avait décroché le CDI de ses rêves. Ou qu’elle avait gagné aux courses la veille. Je cherchais en la regardant s’approcher la cause de tant de réjouissance. Quand j’ai croisé son regard, je l’ai reconnu tout de suite, j’y ai vu instantanément deux petits traits bleus, elle exultait.

Le plus dur a été de paraître contente pour elle. Contente pour elle, je le suis bien sûr. S’ils en avaient envie, qu’ils donnent vie, c’est très bien pour eux, j’en suis ravie. Je ne vois pas bien l’intérêt, mais bon… Elle ne réalise pas bien, je crois, tout ce qu’on ne va plus pouvoir faire ensemble. Combien de temps mettra-t-elle à monter les 365 marches du phare de Gatteville en pesant dix kilos de plus ? A cause de ses pieds enflés, elle ne voudra plus faire la balade sur la digue de Querqueville, celle qu’on croit toujours moins longue qu’elle n’est, surtout au retour, la digue qu’on croit accolée au Fort de Chavagnac quand on roule sur la Saline. Elle se désintéressera de ma collection de poèmes d’Albert Lohier dit Côtis-Capel, distraite par les articles sur l’accouchement ou l’allaitement d’Anne Ulpat dans Famili. Elle troquera sans scrupule un Le Viquet contre un Parents magazine. Et après, après la naissance, ce sera pire ! Notre champ d’action va se restreindre encore et bon nombre de nos occupations favorites vont disparaître. Comme braver les vents sur les falaises de Jobourg. Avec un tout petit ? Risque d’otite. Et les expositions, les musées… s’il pleure ? Il faudra respecter les heures de sieste pour planifier nos sorties. Elle annulera nos virées shopping dans les rues piétonnes de Cherbourg pour un rendez-vous chez le pédiatre. Elle sera obligée de raccrocher parce que c’est l’heure de la tétée, de reporter un dîner faute de baby-sitter…  

Pourvu qu’elle ne me demande pas à moi d’être baby-sitter. Ne nous méprenons pas, j’adore les enfants. La preuve, j’en ai fait trois. Tout le monde adore les enfants. Moi aussi. Surtout les miens. Surtout parce qu’ils sont grands. Ce ne sont plus des enfants, ça aide… Sérieusement, j’adore les mômes. Ils sont trognons dans leurs habits miniatures, ils sont touchants dans leur apprentissage, ils sont émouvants quand ils deviennent câlins, ils sont drôles dans leurs imitations et leur langage. Je me souviens même que j’adorais pouponner ; on me rendait enfin les poupées devenues prohibées dix ans plus tôt pour cause de ridicule, et Fanny était tellement plus réaliste qu’un baigneur ! Je crois que j’ai aimé être maman, pas tous les mercredis, probablement, mais en général… Je ne me suis jamais vraiment posé la question, en tout cas, à l’époque, je ne me la suis pas posée. Alain et moi avons flirté, nous nous sommes mariés, nous avons trouvé un travail et une maison, les enfants sont arrivés comme une suite logique, qu’il y avait-il à faire d’autre ? Que restait-il à vouloir ?

Plein de choses, justement ! Qu’ignore ma nouvelle copine Caroline."



04/01/2013
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