Des nouvelles d'Anne-Sophie Guénéguès

Des nouvelles d'Anne-Sophie Guénéguès

Extrait de Quatre ans et des soucis

"J’ai quatre ans bientôt et demi et j’ai un énorme problème. Mes parents ont décidé de déménager. Ils s’en vont. Pareil, moi non plus je ne voyais pas ce que ça avait de si terrible. Le problème est vite devenu évident : ils nous emmenaient avec eux, mon petit frère et moi. C’est ma mère qui veut que je dise « mon petit frère et moi » et pas « moi et mon petit frère », il paraît que c’est plus poli. Chronologiquement parlant, je suis arrivée avant, mais paraît-il que ça ne rentre pas en ligne de compte ; c’est vraiment quand ça les arrange. De plus, je ne suis pas bien sûre que ça le vexe vraiment que je dise « moi et mon petit frère », je doute qu’il ait été livré avec les bases du savoir-vivre… Mes doutes se confirment d’ailleurs chaque fois qu’il se marre en pétant, ce qui me fait toujours beaucoup rire aussi. Il a zéro an et déjà le rire communicatif. Comme quoi, on dit que les bébés ça ne sert à rien, mais ce n’est pas vrai : ça occupe, déjà, et ça fait rigoler.
(...)
« Il y a la piscine ! Et la patinoire ! On pourra y aller le mercredi. Et au cinéma aussi ! Il y en un tout près, et puis on ira voir des spectacles au Zénith, tu te rends compte ? Et on prendra le bus pour aller à l’école ! » Et j’en passe.

Je ne me rends pas compte, en effet, mais à en croire mes parents, j’ai un potentiel de copinage et d’enrichissement culturel que je ne mesure pas encore totalement.

J’avais mes contre-arguments. Je n’ai pas besoin de copines en nombre puisque j’ai ma cousine Julie et que c’est pour la vie, vu qu’on a fait un pacte. Et au cinéma on ira en bus avec l’école quand je serai chez les grands, dans la classe de Monsieur Bonvalet. Dans le couloir de la classe de Monsieur Bonvalet, les porte-manteaux sont plus hauts. Il n’y a pas d’étagère pour les chaussons. Pour reconnaître la place de son manteau, chacun a écrit son prénom. Maëlle, Aurélie, Louise L., Hélène, Emma, Kader, Tom I., Arezki, Dorian, Jean-Bernard, Erwan, Héloïse, Louise T., Maxence, Sacha, Annabelle, Paul, Tom A., Thomas, Claire, Mati, Pauline, Léa. C’est une année à Louise et Tom pour Monsieur Bonvalet. Je ne les connais pas bien les grands parce qu’on ne joue pas dans la même cour, sauf Jean-Bernard, je vois lequel c’est. Jean-Bernard, c’est celui qui a la peau noire. Comme s’il était trop cuit. Comme les gâteaux que Maman oublie dans le four. Il a dû rester dans le ventre de sa mère trop longtemps. Peut-être deux ans, ou cinq, il est vraiment très très foncé. J’espère que la maman de Jean-Bernard a dit moins de gros mots en le voyant que Maman devant son four enfumé la dernière fois !
Jean-Bernard sait écrire son prénom. Pas moi. La place de mes chaussons Dora et de mon manteau, c’est un renard qui la désigne. Je voulais être un lapin ou un chat, mais c’était au hasard et Mademoiselle Leduc avait été très claire : On n’avait pas le droit de demander à changer. J’avais hâte d’atteindre la classe de Monsieur Bonvalet. Je l’avais en ligne de mire. J’y pensais chaque fois qu’on me forçait à manger de la soupe. Je ne vois pas bien comment je vais pouvoir me construire alors que d’un coup d’un seul on m’arrache à mes bases, on détruit mes fondations, on foule mes racines. Ça me dépasse. Devant mon manque d’approbation, j’ai même eu droit à l’argument qui tue, celui qui marque la fin, le renoncement, le manque d’imagination des adultes :
« Il y a un Mac Do en centre-ville. » C’était affligeant."


04/01/2013
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