Des nouvelles d'Anne-Sophie Guénéguès

Des nouvelles d'Anne-Sophie Guénéguès

Un défi... en 1 500 caractères !

Toujours dans le cadre du concours pour intégrer l'Académie Balzac d'octobre 2014, il m'a fallu rédiger un texte dans lequel devaient figurer trois termes français pour remplacer trois anglicismes couramment utilisés par nous autres, Français. J'ai écrit un premier jet, puis il a fallu que je respecte la consigne qui était de ne pas dépasser 1 500 caractères.

Voir les deux versions, ci-dessous :


   Les résultats définitifs révèlent que le parti de la Face française est en tête des suffrages avec un taux record. Une large victoire que nous allons commenter avec nos invités…

   On ne doit pas parler de victoire de la Face française, mais plutôt de défaite de la gauche…

   Je vous arrête tout de suite : si on additionne les suffrages des partis de gauche, le résultat est très encourageant.

   C'est bien le problème, alors que l'union fait la force, la déroute est à mettre sur le compte de la division…

   Diviser pour mieux régner…

J'ai éteint le poste. Toute la soirée, les débats vont tourner autour de la victoire de Martine Serrurier. Elle a su convaincre, et vaincre. Même son père ne pouvait anticiper un tel scrutin. Jean-Marthe Serrurier avait créé le parti de la Face française, le parti « qui va changer votre vie », des décennies plus tôt, avec des concepts racistes et xénophobes qui n'avaient pas trouvé écho à l'heure du plein-emploi d'une France d'après-guerre. Mais il pensait qu'il ne fallait pas se « voiler la face » (ni le reste du corps d'ailleurs ; en tout cas, pas « chez nous ») : l'immigration non choisie allait nous conduire droit dans le mur.

Le choix du nom de son parti lui permettait de nombreux jeux de mots où il fallait « regarder la réalité en face », « faire face » à nos responsabilités ou gagner le « face à face » avec nos problèmes. On avait même droit à des « fasse que la raison l'emporte », tant il était persuadé de l'avoir, la raison. Du pain béni pour les journalistes pour qui trouver les gros titres de leurs articles était facilité.

Toujours est-il que crise aidant, certains avaient approché le mur dont Jean-Marthe Serrurier décrivait les briques et avaient accordé leur confiance à sa fille, désormais en charge du parti et de la masse. C'était en avril.

 

En juin, la Face française organisait une rencontrade (un meeting) sur un thème qui m'était particulièrement cher, à moi écrivain français né au Maroc : la culture. L'idée que Martine Serrurier et les siens tentaient de faire passer ébranlait dangereusement les fondements de la République, au plus haut point et aux plus vils instincts. Pour faire simple – bien qu'expliqué en termes suffisamment compliqués pour tromper son monde –, il s'agissait d'appliquer une TVA à deux vitesses sur les produits culturels. Les livres d'abord, mais, à n'en point douter, une idée aussi virale pouvait s'étendre aux CD et aux DVD ; il n'y a pas de fin à la connerie, seules les bonnes choses en ont une.

Concrètement, les auteurs nés sur le sol français voyaient leurs livres taxés à 5,5 % alors que les autres l'étaient à 19,6 %. C'était un premier pas vers la censure. C'était inconcevable. Nous étions fort nombreux à le penser, bien plus nombreux que les votants d'avril. Il était donc hors de question que la rencontrade ait lieu, que des propos vantant ce genre de mesure soient tenus, même devant un public restreint. Plusieurs événements Facebook furent créés pour convier tous les bien-pensants à se réunir aux abords du lieu où devait intervenir la fille à papa.

Pour éviter (minimiser du moins) des émeutes où des débordements auraient inévitablement cours, pour éviter des vitrines brisées, des départs de feu ou autres castagnes qui auraient versé de l'eau à un moulin dont la farine trop blanche se serait délectée – car il y aurait eu quelques couleurs, quelques casquettes, quelques vêtements à capuche dans le lot des délinquants –, nous avions opté pour la version la plus pacifiste qui soit : le silence d'une manifesse-station (un sit-in) (dans les journaux télévisés, ils disent « manifestassise », un synonyme plus parlant à l'oreille).

Plus de deux heures avant le rendez-vous fixé aux pro-Face française, nous étions des milliers, assis sur le bitume de toutes les voies d'accès à la salle réservée.

J'étais là, me demandant déjà, grand que je suis, comment on se dégourdissait les jambes dans ce genre de situation, me félicitant d'avoir amené un livre et, encore mieux, une bouteille d'eau, car ce dernier jour de printemps s'annonçait caniculaire.

Elle était là, se demandant déjà, complexée qu'elle est, comment on cachait ses jambes dans ce genre de situation, se félicitant d'avoir réalisé une banderole et, encore mieux, une banderole immense, car ce dernier jour de printemps s'annonçait révolutionnaire.

En me plaçant correctement, c'est-à-dire en me déplaçant d'une fesse et demie sur la gauche, je parviens à prendre une autophoto (un selfie) où elle est en arrière-plan, elle, la fille « qui va changer ma vie ».


L'art du résumé, ça donne ça :

« La Face française en tête des votes, une victoire que nous allons commenter… » Ce soir, le succès de Martine Laclenche fait l'actualité. Jean-Marthe Laclenche, son père, a fondé la Face française, le parti « qui va changer votre vie ». Selon lui, il ne faut pas se voiler la face (ni le reste du corps) : l'immigration conduit le pays dans le mur. Certains, voulant gagner le face à face avec ce mur, ont donc élu sa fille, désormais maître du parti et de la masse.

 

Ce dimanche, la Face française organise une rencontrade sur le thème de la culture. L'idée de Mme Laclenche est d'appliquer une TVA à deux vitesses sur les livres (mais une idée aussi virale peut s'étendre ; il n'y a pas de fin à la connerie, seules les bonnes choses en ont une) : les ouvrages des auteurs nés sur le sol français taxés à 5,5 %, les autres à 19,6 %. Tous les opposants à cette quasi-censure sont conviés à bloquer l'accès au discours de la fille à papa.

Pour éviter des débordements qui verseraient de l'eau à un moulin dont la farine est trop blanche, nous avons opté pour une manifesse-station (ou manifestassise). Nous sommes des milliers. Dont moi, me félicitant d'avoir amené une bouteille d'eau : ce dimanche est caniculaire. Dont elle, se félicitant d'avoir réalisé une banderole immense : ce dimanche est révolutionnaire.

Me déplaçant d'une fesse et demie, je parviens à prendre une autophoto où elle est en arrière-plan, elle, la fille « qui va changer ma vie ».







16/07/2014
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