Des nouvelles d'Anne-Sophie Guénéguès

Des nouvelles d'Anne-Sophie Guénéguès

Une nouvelle gagnante !

L'association "L'autre moitié du Ciel" a organisé en juin 2014 un concours d'écriture. Pour les nouvelles, le thème était "Ronces". Je l'ai trouvé joliment désuet, un peu rare, dérangeant juste comme il faut.
Alors, j'ai participé.
Et le jury m'a accordé le deuxième prix ! (merci !)
Voyez si, à vous aussi, elle plaît...


Un dimanche, je la vis. Le verbe « voir » est inapproprié, car je la devinai seulement derrière les hautes grilles rouillées ; se révélait à peine le toit d'ardoises où logeaient deux cheminées en briques.

Mon enquête ne fut pas longue, je découvris quelle agence avait en charge de trouver un acquéreur. Dès le lundi, je pris rendez-vous pour une visite le samedi suivant. Je piaffais d'impatience et chaque soir je garai ma voiture à l'entrée du chemin qui menait à ma future demeure. Je n'en doutais point.

 Enfin, le cadenas qui maintenait fermées les grilles baissa sa garde. On devinait à peine une sente de graviers, tant la nature avait repris ses droits. On ne pouvait plus vraiment parler de « droits » : c'était plutôt une absence complète de règles, une anarchie végétale de la plus belle espèce. À titre d'espèces, la dominante était l'ortie. Les ronces lui disputaient la place de maître des lieux, et la présence de roseaux témoignait d'une partie de terrain plus humide.

L'agent immobilier me parlait surface, exposition, potentiel ; je ne l'écoutais pas vraiment, mes yeux guettaient le moment de la surprise. Je lui signifiai de se taire quand je me sentis tout près du but.

La maison se révéla enfin. Presque. Il fallait encore la deviner derrière un lierre dont la faculté à grimper aurait fait pâlir de jalousie un escaladeur de l'Everest, et derrière les ronces qui avaient épousé toutes les huisseries.

Il fallut se mettre à deux pour forcer le passage pour une visite tout ce qu'il y a de plus classique : dans le salon, une cheminée en état de marche ; ici, la chambre principale avec salle de bain privative – la plomberie a été refaite il y a quatre ans ; là un grand couloir avec placards – c'est pratique, tous ces rangements. Je me fichais bien de la disposition des pièces, du taux d'émission des gaz à effet de serre, de la provenance des tomettes ; j'étais séduit, conquis, amoureux.

 

Quelques semaines plus tard, deux camions de déménagement se frayèrent un passage pour décharger leur contenu dans la grande pièce du bas. Il me fallut des mois pour agencer l'espace et faire reculer le vide. Surtout que – un bonheur n'arrivant jamais seul – ce fut durant ces mois-là que je rencontrai celle que j'allais prendre pour femme. Deux coups de foudre la même année, je ne m'attendais pas à en sortir indemne.

 

Un dimanche, je présentai ma maison à ma belle. En ouvrant la haute grille rouillée qui crissait sur ses gonds, en évoluant sur les graviers qui, eux, ne crissaient plus tant ils étaient rares, en dévoilant la bâtisse à vocation de nid d'amour, je guettais l'approbation dans les yeux de ma bien-aimée, de l'admiration, du ravissement. Il faut dire qu'elle l'était, ravissante, dans sa petite robe fleurie et je l'imaginais sans mal déguster un thé glacé sur la grande terrasse, une fois celle-ci débarrassée de ses indésirables hôtes urticants.

Elle fut charmée. C'était déjà ça.

Elle n'écouta pas vraiment l'orientation des pièces, l'âge de la plomberie, la provenance des tomettes. Sa seule préoccupation : « Mais tu vis toujours comme ça, dans le noir ? »

Je n'avais pu me résigner à modifier l'aspect de la façade. Volets maintenus clos par une végétation épineuse qui se croyait propriétaire, c'est ainsi que j'avais aimé la maison, c'est ainsi que je l'aimais. Redoutant que ma perception change, je n'avais rien changé. Il le fallait désormais. C'était inévitable : une brosse à dents rose trônait sur la tablette de la salle de bain privative de la chambre principale.

 C'est ainsi que, sécateur en main, je me fis violence pour libérer les pans de bois qui fermaient la cuisine. À l'intérieur, ma douce souriait de voir le jour. Après un grand ménage, les cuivres au mur et les chromes du piano se mirent à danser avec les rayons du soleil entrant.

Le soir même, enthousiasmée par cette pièce qui avait tout de la nouvelle cuisine, ma compagne décida de mitonner un petit plat. Les repas se succédèrent et je lui découvris des talents culinaires insoupçonnés.

Ça ne me déplaisait pas, de petit-déjeuner face au soleil levant. Seulement, quand je rentrais chez moi, je trouvais qu'il manquait un je ne sais quoi à la façade. L'harmonie peut-être. Je décidai de vaincre ce déséquilibre en m'attaquant aux ronces qui maintenaient dans le noir le salon. Je laissai dans l'ombre les rayons de la bibliothèque où les livres semblaient sommeiller, indifférents aux « poussières de soleil » qui dansaient au son du piano. Car, oui, je découvris que ma belle Isa avait conservé la mémoire des cours qu'elle suivait avec plus ou moins de patience, lorsqu'elle n'était qu'une enfant, oisive le mercredi. Elle mit peu de temps à recouvrer cette mémoire, la dextérité, les positions, les mélodies et… le plaisir de jouer sans que rien ne lui soit imposé. Quel délice c'était, après un bon repas, de la suivre au salon le temps d'un morceau ou deux.

Je ne pouvais m'empêcher de penser, dans ces moments de pourtant douce félicité, qu'il manquait quelque chose. Alors, dans l'espoir enthousiaste d'une trouvaille, je me mis un soir à défricher l'entrée extérieure de la cave. Ce ne fut pas une mince affaire tant épaisse était la couche de terre que les ronces avaient charriée avec elles sur l'oblique porte de bois. Je me souviens que, ce soir-là, je renonçai, pour mieux y revenir le lendemain. Ce fut un des rares soirs de notre début d'histoire où Isabelle et moi ne fîmes pas l'amour. Elle semblait inaccessible. Ainsi taciturne, elle semblait empêtrée dans un bosquet de ronces, protégée par ce mur de même que coincée derrière. Je n'avais visiblement pas l'outil adapté.

Ce qui libéra ma douce, c'est que je trouvai effectivement dans la cave quelques bouteilles de vin, mauvais pour la plupart. La soirée dégustation qui suivit nous grisa. Ma promise s'y connaissait en vins : j'appris que son père l'avait initiée à sa passion pour les grands crus. Nous n'avions jamais encore évoqué nos parents. Ce fut donc l'occasion parfaite de remédier à ce silence sur nos origines. Mes parents à moi ont quitté ce monde il y a déjà bien longtemps et je ne me rends pour ainsi dire jamais sur leur tombe qui a peut-être disparu sous des végétaux rampants et grimpants. J'espère pas.

 Mes coupes dans la végétation en rez-de-jardin avaient affaibli celle des étages supérieurs et elle prenait des teintes marron qui en attestaient.

La demande légitime d'Isabelle me poussa à atteindre la fenêtre de la salle de bain. Au-dessus de la porte d'entrée, elle n'était que faiblement envahie et je n'eus aucun mal à en libérer le volet. Je trouvai le résultat joli. Par quel miracle je trouvais ma moitié plus jolie encore ? Son teint semblait plus lumineux, ses lèvres plus pulpeuses, ses yeux plus pétillants, sa peau plus douce. Elle passait davantage de temps à se pomponner dans une salle d'eau dont l'éclairage ne se limitait plus au néon au-dessus du lavabo ; je ne l'en aimais que davantage.

 Je fus un long moment à me décider à reprendre le sécateur ; j'aimais à nouveau la façade et la même angoisse d'une déplaisance m'étreignait. Mais la maison œuvrait.

Une nuit, un bruit déchirant et fracassant nous réveilla. Mon courage à deux mains saisi, je descendis voir de quoi il retournait. Un silence normal et par conséquent inquiétant avait regagné la nuit : je retournai me coucher. Au matin, je découvris sur le perron tout un pan de branchages entremêlés, morts et secs, que le grenier avait rejeté. Ce dernier présentait désormais deux petites lucarnes que nous n'avions jamais devinées. Évidemment, cela nous donna l'envie d'aller voir à travers. La visite du grenier fut décevante : pas de malle aux trésors, pas de livres empilés, pas de draps blancs sous lesquels pas de meubles, pas de miroirs, pas de tableaux. Et la vue depuis les toutes petites fenêtres plongeait sur un terrain qui semblait à l'abandon – il l'était. C'était comme un message de « reste à faire ». Nous ne restâmes pas. Mais j'avais entendu. J'entendis aussi des confidences nouvelles de la part d'Isabelle, les vacances avec ses cousins en bord de mer, les contes narrés par sa grand-mère au coin du feu, les balades à cheval avec sa sœur plus téméraire, les après-midis pluvieux à se déguiser, les parties de dames avec son père, les confitures de mûres cueillies avec sa mère. Je l'encourageais à se raconter, lui resservant un joli vin grenat, car ce n'était pas de la nostalgie que je lisais dans ses yeux, mais de la reconnaissance de tout ce vécu qui l'avait construite et pour tous les jolis souvenirs que contenait sa malle intérieure.

 Je procrastinai encore un peu avant d'arracher ce qui empêchait la maison de s'ouvrir complètement. Quand les volets des chambres furent dégagés, ma petite femme devenue d'intérieur s'ingénia à les décorer une à une, différemment, leur conférant une atmosphère unique, une personnalité. Elle avait beaucoup de goût, de goûts, et finalement le nombre de pièces pourtant conséquent de la maison n'y suffisait pas. Elle débordait d'un enthousiasme neuf quand elle me présentait des échantillons de tissu, des catalogues de tapisserie, des nuanciers de peinture. Elle était véritablement douée de ses mains et débordante d'idées aussi fonctionnelles qu'esthétiques.

 Je tairai les talents que je lui découvris, les expériences inédites qu'elle m'a fait vivre, quand ce fut le tour de notre chambre de disposer de volets ouvrables. Ce fut la dernière pièce que je dégageai ; cela faisait plusieurs mois que nous cohabitions, les derniers verrous avaient sauté. Mon bonheur était à son comble ; ma maison souriait de la cave au grenier.

 

Je n'aurais jamais dû vouloir mettre à jour l'ouverture du puits que je découvris quelques mois plus tard au fond de mon terrain. Jamais je n'aurais dû dégager cette entrée vers une cavité sombre, sale, dangereuse, contaminée par des parasites en tous genres, viciée par d'immondes chancissures. Jamais je n'aurais dû désobstruer cet antre dont je ne pouvais déceler, de prime abord, l'extrême profondeur… et l'étendue des dégâts.




09/09/2014
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