Des nouvelles d'Anne-Sophie Guénéguès

Des nouvelles d'Anne-Sophie Guénéguès

Une nouvelle qui concourt !

Je Deviens Écrivain, l'atelier d'écriture en ligne, a organisé un concours, le concours Nolim, chaperonné par Philippe Delerm pour cette version 2016.

Deux contraintes :

-un écrit compris entre 20 000 et 30 000 signes,

-qui fasse apparaître la phrase "Il pourrait bien neiger".

 

J'ai rapidement écrit (en deux jours, je n'avais pas eu connaissance du concours avant cela !) un court texte que j'ai jugé digne de participer (mais pas forcément de "gagner", l'avenir m'a donné raison !), surtout que les votes des internautes entraient en jeu et que mon texte n'a pas été assez longtemps en ligne pour en récolter des masses, mais quand même, il a le mérite d'exister et si vous êtes curieux, vous pouvez le découvrir ci-dessous...

Originalement intitulée "Un vide est né", elle a perdu -informatique oblige- un bout de son titre sur le site de JDE : la nouvelle d’Anne-Sophie, Un Vide.

 

 

***

 

 

Ce serait un peu ridicule de porter des lunettes de soleil ; c’est la Normandie, c’est début décembre. C’est pas tant que j’ai peur du ridicule – à part de tomber de vélo, je n’ai peur de rien –, mais déjà qu’on me reproche mon air soi-disant hautain, soi-disant parisien, si j’arpente la rue derrière des lunettes noires, on va encore dire que je fais ma star. Certes, c’est la Normandie, mais c’est pas Deauville. Alors, tant pis, je plisse les yeux le temps de m’habituer, je regarde mes pieds, je m’enfonce un peu plus dans mon manteau, comme si sa protection pouvait s’étendre jusqu’à mon regard.

C’est justement cette lumière qui m’a sorti de chez moi. L’homme, un être de lumière ? Pas toujours. Mais attiré par les lumens tel un sphinx. Pas celui à corps de lion, mais celui qu’on chasse à cris et à cor.

 

J’ai pris mon petit déjeuner sans vraiment y penser, sans que mon esprit ait rejoint encore ce corps qui s’était levé, mécaniquement, un peu avant huit heures. Et puis, je suis remonté m’affairer dans la salle de bain. J’ai croisé mon esprit dans l’escalier, nous avons sympathisé. Pourtant, c’est toujours aussi mécaniquement que j’ai procédé au rituel matinal. Brosse à dents, savon, rasoir… Sous la douche, je me suis revu dans la phase première de mon apprentissage : l’observation. Je regardais mon père manier la lame, avec admiration et un peu d’appréhension. Lui souriait dans la glace de me voir si attentif ; il en redécouvrait le plaisir de se raser, se réappropriait le geste en même temps que l’instant. J’ai adoré la phase deux : monter sur une chaise, se barbouiller le visage de mousse blanche et sentir dans mon dos la chaleur du buste de mon père et les effluves de sa lotion après-rasage. Il en versait dans ses mains qu’il claquait fort l’une sur l’autre, puis il les appliquait de chaque côté de son cou d’abord, de ses joues ensuite en se donnant des petites tapes et du courage. Il était prêt. Mon père rasait mes joues neuves, imberbes et encore rondes d’enfance. Tout doucement, pour ne pas me couper. Je respirais le plus lentement possible. Je devais trembler tellement je me contractais pour ne pas bouger d’un pouce. Pendant qu’il retirait la mousse, j’essayais de retrouver dans la glace l’image de mon père telle que je la connaissais ; mais le reflet me renvoyait à mes interrogations. Il y avait quelque chose, dans les yeux surtout, qui me disait que face à moi, ce n’était pas tout à fait la même personne que derrière.

J’ai enfilé mon pantalon en souriant : c’est si tard que j’ai appris – des années qu’il était décédé – qu’il retirait la lame de son rasoir mécanique avant de me faire jouer au grand. Puis, je suis descendu sans plan précis pour ce dimanche, j’ai attrapé le journal de la veille pour finir les mots croisés – j’ai remarqué qu’ils corsaient la difficulté dans l’édition du samedi –, je me suis installé dans un fauteuil – je ne dis pas « mon » fauteuil, car dans cette pièce, ce sont tous « mes » fauteuils – et j’ai allumé la lumière.

C’est là.

C’est là que tout a changé, car j’ai remarqué que ça ne changeait rien. J’ai cliqué sur l’interrupteur de nouveau, deux fois. Le taux de luminosité du salon ne variait pas. On aurait pu croire que c’était dû à un grand soleil, mais ce serait oublié que le Soleil provoque des ombres nuisibles aux mots croisés. Je me suis approché de la fenêtre pour constater à quel point le ciel était bas et blanc. Les nuages avaient pris le Soleil en otage et lui avaient piqué son talent halogène. Au dos du journal qui pendait au bout de ma main, les rendez-vous du week-end. La place du village accueillait un vide-grenier.

C’était le prétexte idéal pour me mettre à la porte de chez moi. En fermant à clef, je me suis dit que j’avais oublié de prendre mes lunettes. Ma main a continué son geste sans du tout prendre en considération cette pensée, aussitôt contrecarrée par une autre : Ce serait un peu ridicule de porter des lunettes de soleil ; c’est la Normandie, c’est début décembre.

 

Quand j’ai relevé la tête, les pupilles enfin en accord avec le blanc ambiant, j’ai croisé le regard d’une femme tellement belle que mon cerveau, court-circuité, m’a fait la saluer. L’éructation a pris la forme d’un timide « bonjour » qui devait sembler avoir autant de sincérité que ses décibels. Elle a répondu sur le même ton.

J’en étais encore à m’engueuler de mon audace quand j’approchai des premiers « stands ». Des enfants assis sur une couverture présentaient leurs « vieux » jouets – ceux de l’an dernier, dont ils sont déjà lassés –, et le « bonjour » que je leur adressai était, lui, franc et enjoué. Un peu trop sans doute. Une fillette de six ans prit son courage à deux mains, elle se leva, impressionnée de jouer à la marchande avec « un grand » et des « vrais sous ». « Les cartes Pokémon, c’est cinquante centimes », me dit-elle, ayant tout de suite senti où allait mon intérêt.

Je ne sais pas du tout ce qu’est Pokémon, j’imagine que c’est un concurrent de Panini, avec des cartes, des albums et des autocollants. « Non, merci, je ne suis pas intéressé. » Elle est retournée s’asseoir, soulagée d’être arrivée à la fin de sa prestation. J’ai poursuivi ma balade avec la même réplique, sur une scène où s’étaient déversés tout le bon goût de l’homme et son penchant pour l’accumulation. Moi, j’ai toujours tout jeté, donné, perdu, vendu. Cela m’a d’ailleurs valu quelques déboires avec l’administration. Un vide-grenier sur les bases du mien, de grenier, ferait autant de peine à voir que le stand de ces gamines avec leurs trois Fisher-Price qui se battent en duel.

J’ai hâte d’arriver au cœur de ce labyrinthe de vendeurs du dimanche, il y fera meilleur. Le froid de ce presque hiver contraste un peu trop franchement avec la chaleur du lit que j’ai quitté il n’y a pas si longtemps. Je me demande bien ce qui m’a pris, je n’ai besoin de rien, je ne vais rien acheter, je ne suis même pas sûr d’avoir de l’argent sur moi. Si, tiens, au retour, je m’arrêterai prendre du pain frais, après tout, c’est dimanche.

 

Me voilà un peu chahuté par une foule compacte, un lot de femmes abeilles cherchent leur bonheur dans un énorme bouquet de fleurs multicolores : « Bébé, 6 mois-1 an », « Fille, 4-5 ans », « Garçon, 6-8 ans ». La dame qui joue la fleuriste porte le poids de ses grossesses et une banane « Ricard » qui, elle, porte le poids de pièces d’un et deux euros.

Pendant que je laisse glisser mes yeux sur quelques objets hétéroclites disposés sur les tables (de camping, de jardin, de tapissier…), mes oreilles captent une ambiance de marché. Deux mamans font mine de s’intéresser à autre chose que leurs propres enfants :

— Et alors, ça lui fait quel âge maintenant ?

— Sept ans, et Camille, la petite dernière, en aura cinq en mars.

Je gêne deux mamies qui bloquent le passage avec leurs caddies à roulette, prolongement de leur bras droit.

— Et alors, ça lui fait quel âge maintenant ?

— Quatre-vingt-sept ans.

— Et Camille ?

— Camille, lui, il est décédé en mars. Soixante-dix-neuf ans, il avait.

— Si jeune… C’est triste.

Au moins autant que cette vieille fille à qui ne manque que le chat pour être une caricature, et qui profite là d’avoir un stand pour trouver acheteur, pour tenter de trouver acheteur, pour tenter de susciter un quelconque intérêt, entre deux Tupperware et un porte-clefs décapsuleur, pour les toiles qu’elle peint. Des chevaux argentés sur fond de mer bleue, de montagne blanche, de prairie verte, de désert orangé. Des chevaux. Argentés. Moches.

Devant un parterre de masques africains, encore des mamans, encore une source de comparaison…

— Et le vôtre, il a quel âge ?

— Treize mois et demi.

— Et il marche ?

 

— Sur la vie de ma mère, je te dis qu’il marche ! Bon, là, j’ai pas les bonnes piles, c’est dommage, t’aurais vu…

Il est drôle, cet adulescent qui prend des airs de banlieusard sous prétexte qu’il est métis et qu’il porte un jogging, pas sûr qu’il arrive à le vendre, son radioréveil.

 

Je suis étonné du nombre d’exposants qui ont fait le déplacement ; comme quoi, les gens ont vraiment besoin de place chez eux, ou d’argent. C’est ça, la nouvelle économie : la seconde main. On recycle, on revend. On gagne trois sous. Qu’on re-dépense le lendemain sur E-bay ou Le Bon coin. On ne vend pas pour s’alléger, pour épargner le tri à nos enfants à notre décès ou pour mettre un terme à sa surconsommation. Non, on vend pour s’up-dater. On vend l’ancienne version pour obtenir la nouvelle. Parce qu’on voudrait, au moins une fois, être le premier à avoir la nouvelle version. Prestige éphémère d’une supériorité ridicule (et non avérée) certes, mais but poursuivi par les accros à la technologie et tous les autres.

À côté de ça, le vintage. « Alors, ça, vous voyez, c’était le premier… » Quoi ? Vous avez dit « premier » ? Où ça ? Et le vide-greniers devient the place to be. The place to get. Du marron, du orange, du psychédélique, si c’est vieux – mais propre –, l’objet d’antan retrouve une nouvelle jeunesse. Je ne peux pas le nier : mon regard est attiré par une énorme pomme orange en plastique, et je sens que déjà ma main quitte la poche où elle se tenait recroquevillée, ne voulant pas susciter de faux espoirs. Le « Non, merci, je ne suis pas intéressé » fonctionne moins bien quand on a montré un intérêt.

 

Ça y est, je suis à hauteur, face à un papi bonhomme qui sourit d’avoir flairé le pigeon ; il a une tête de chasseur. C’est exactement le même bac à glaçons que celui que nous avions dans la caravane. Ou bien ma mémoire a transformé celui de la caravane pour qu’il ressemble exactement à celui-ci. C’était la première chose que ma mère sortait du placard, elle le passait sous un fin filet d’eau – mon père maniait le jerrican à la perfection –, l’essuyait consciencieusement, puis s’en allait réduire en morceaux un des pains de glace qu’elle m’avait envoyé chercher, avec la glacière, à l’accueil du camping. C’est souvent là qu’on faisait connaissance, dans la file d’attente pour la glace, entre gamins du camping ; plus qu’à l’« aire de jeux » ou aux « activités ». De toute façon, le toboggan ou la partie de quilles, on laissait ça « aux petits ». Ceux qui n’avaient pas assez de force pour porter une glacière pleine de pains de glace.

 

Le premier apéritif des vacances commençait petitement. Nous dépliions la table carrée avec son plateau jaune chiné et ses pieds en alu, puis chacun « son pliant » en toile. Le mien avait été bleu, mais Lune et Soleil l’avaient rendu pâlot ; j’avais confiance quand même. Mon père et ma mère se faisaient face, chacun avec son verre d’anisette ; c’était le seul moment de l’année où ma mère buvait de l’alcool, je la trouvais rigolote quand elle était un peu pompette, légère et désinvolte, chantante et joueuse. Et moi, entre eux, avec ma menthe à l’eau. On trinquait en silence, ça y est, on était en vacances. Puis passait un voisin ou une connaissance ou le patron du camping, et la table donnait l’impression de s’agrandir ; ma mère allait chercher des cacahuètes. Souvent, quand elle revenait, sa place était prise, alors elle restait debout à s’affairer, elle étendait les serviettes de bain, elle coupait des tomates pour le dîner. Moi, discret, derrière ma menthe à l’eau, j’écoutais avec avidité les conversations qui tournaient autour des embouteillages pour venir, des dernières élections, de la pêche, du Tour de France, des menaces de délocalisation dans les usines ou des nouvelles recrues de l’Olympique de Marseille. Toujours sur le même ton, comme si tout était de pareille importance. D’ailleurs, il y avait plus de chance qu’ils s’engueulent en commentant les résultats de l’OM qu’en parlant de politique intérieure. Puis, à mon tour, on me faisait lever, on me demandait de rapporter de l’eau. Et des glaçons. Dans une énorme pomme orange, centre névralgique de la table d’apéritif.

— Vous la vendez combien ?

— Vingt-cinq euros.

Il m’a vraiment pris pour un Parisien.

 

Par pur opportunisme, le restaurant de la place du village a sorti sa crêpière et commence à anticiper les demandes qui ne manqueront pas d’affluer aux alentours de midi. Si beaucoup d’exposants ont sûrement apporté un sandwich ou seront rejoints par une épouse prévoyante qui leur apportera une salade de pommes de terre, ils seront bien contents, au moins pour le dessert, de grignoter quelque chose de chaud. « Crêpes au sucre, 2 euros - Café, 1 euro ». Le percolateur ne va pas chômer son dimanche.

Curieux de ce qui s’écoute, je plonge avec un certain plaisir mêlé de langueur dans plusieurs caisses de vinyles. Aussi parce que je suis surpris par le système de classement du vendeur. Pas par genre, non, pas par artiste non plus, non, il a étiqueté ses caisses « Bon », « Très bon » et « Excellent ». Je suis forcément tenté de décoder le système de pensée qui va avec ça. Voir si le goût est universel ou si, au contraire, ça vaut le coup d’en discuter.

Je suis resté une bonne vingtaine de minutes à deviser sur les grands noms du jazz avec ce monsieur tout rond qui ressemble au chanteur du groupe Pigalle, François Hadji-Lazaro. Je le soupçonne d’être au même régime : bon vin, bonne bouffe. Lui joue peut-être moins d’instruments, mais il en connaît un rayon question musique. J’ai appris qu’il écrivait des polars sur fond de jazz, si j’y pense, avant de repartir, j’irai lui demander son nom.

J’ai l’impression d’être parti loin et longtemps, et revenir tout à trac dans ce flot de personnes défilant au pas de la poussette qui nous précède me fait tout drôle. Je ne m’attarde pas devant un stand derrière lequel papotent deux trentenaires, seules au monde. Sur la table, des chaussures et des sacs à main. Je n’ose imaginer le contenu de leur dressing. Oui, parce qu’à ce compte-là, ces demoiselles n’ont pas une penderie ou un placard, ni même une armoire. Elles ont un dressing. L’une l’a fait au sur-mesure de ses besoins en additionnant des éléments Ikéa (Pax Struva Grundlig). Quant à l’autre, elle a réquisitionné une pièce complète – qui aurait pu être un agréable petit bureau – et a demandé à son mari de lui confectionner des étagères. Je ne m’attarde pas, disais-je.

Puis, c’est ce que j’appellerais plutôt du vide-tiroir. La dame a dû passer son samedi à ouvrir toutes les portes de placard chez elle pour en extraire le moindre objet solitaire. Résultat, des caisses de vaisselle dépareillée (« Tout à 0,20 euro ») et des bidules côtoyant des machins derrière un lot de trucs. Elle a réquisitionné son fiston de douze ans – sans doute pour être libre de pouvoir aller et venir, voir les autres stands, commander une crêpe – qui fait mine de ne pas content d’être là. En réalité, ça l’arrange bien, ses potes, il ne les voit pas le week-end, ils habitent en ville, et ça lui fait une bonne excuse pour ne pas être en train de faire ses devoirs. Il reste assis derrière, faussement boudeur, à jouer sur son portable ou à mettre à jour son profil Facebook. « Coincé avec ma reum, trop la loose. » Je m’aperçois que je ne sais plus du tout comment s’exprime un jeune de nos jours. Comme je suis momentanément empêché d’avancer, je fais l’inventaire de ce présentoir digne de la plus petite déchetterie. Tiens, des bloque-porte. C’est ça qu’il me faudrait pour que la porte de la cuisine cesse de claquer dès que j’aère la salle de bain.

— Ils sont efficaces ?

— Ah oui, oui, vous les glissez sous la porte et hop, c’est calé, ça bouge plus.

— Un bloque-porte, quoi… (Normalement, elle n’a pas entendu.)

— C’est antidérapant, ça marche bien sur de la moquette.

— Ce serait pour la cuisine.

— Oui, sur de la moquette de cuisine.

Bien, ce n’est pas la peine de discuter. Si ce n’est du prix. Un euro les deux ? Ça ne se discute pas. Je fouille mes poches à la recherche de monnaie. Entre celles du pantalon et celles du manteau, je récolte soixante-quinze centimes, un trombone, une dragée Vichy et un bouton dans son petit emballage en plastique transparent. Ça vient du pantalon, il est neuf, je ne l’ai pas encore lavé. C’était accroché à l’étiquette. Mais j’ai un billet de dix euros dans mon portefeuille.

— Je vais demander de la monnaie.

A priori, elle n’a pas dû encore beaucoup vendre, ce matin, cette dame.

— Excusez-moi, vous auriez de la monnaie sur dix euros ?

A fortiori, ses voisins non plus.

— Je vais aller faire de la monnaie au bureau de tabac.

— Bien, je vous attends.

— Tu restes là, tu gardes le stand, je vais aller faire de la monnaie au bureau de tabac.

Le gosse prend sa mission au sérieux, éteint et range son téléphone, se lève et se plante, là, debout, à l’endroit où sa mère était plantée quand je l’ai abordée. Voilà, voilà. Je me retrouve à faire le pied de grue devant un pré-ado taciturne. Je regarde ailleurs.

Visiblement, il y a du monde au bureau de tabac. C’est le seul qui est ouvert le dimanche à vingt-deux kilomètres à la ronde, ça se sait. En même temps, je ne peux pas complètement faire comme s’il n’existait pas.

— Ça va, c’est pas trop long ?

— Ça va.

— Il fait pas chaud quand même…

— Ça va.

— C’est bien, y a du mond…

Je regarde ailleurs. Bon, qu’est-ce qu’elle fabrique à la fin ? (Même en pensée, devant un enfant, je surveille mon langage.) Je guette la sortie du bureau de tabac, ce ne sont jamais mes neuf euros qui en sortent. Mais ils sont combien là-dedans ?! C’est quand je commence à voir ressortir des gens que j’ai vus entrer que je m’agace vraiment.

— Désolée, j’ai été un peu longue. J’en ai profité pour faire pipi.

— Je vous attendais.

— Je suis désolée, j’ai pas de sac.

— C’est pas grave, je vais les prendre à la main, y a pas de problème. Merci, au revoir et bon courage.

— Au revoir. Merci.

— Au revoir.

Je ne pensais pas qu’il répondrait.

Je poursuis ma balade sans que rien d’autre ne vienne me taper dans l’œil, je me laisse charmer par quelques bribes de conversation, la langue française fait des merveilles :

— Il va falloir qu’il mette un peu d’eau dans son bain parce que ça va pas pouvoir continuer comme ça.

— Je comprends.

 

— Il est parti, il a trouvé un poste de plombier.

— Alors, il n’est plus chauffagiste ?

— Si ! Il a plusieurs flèches à son arc.

 

— Fait pas chaud, ce matin ?

— Eh non, dis, j’avais moins quatre sur le rebord de ma fenêtre ce matin à six heures.

— Ça s’est radouci quand même, il pourrait même bien neiger, non ?

— Sûr qu’il pourrait neiger ! Ils l’ont dit sur TF1 hier soir ! Même que c’est prévu pour cet après-midi.

— Mais là, c’est bien, y a du monde. C’est pas comme l’an dernier, tu te souviens ? On était enterrés sous des tombes d’eau !

— Rhooo oui, c’est vrai qu’il pleuvait bien, c’était l’enfer.

C’est sans doute pour ça que j’ai loupé la manifestation de l’an dernier. Comme j’aurais pu tout aussi bien louper celle de cette année ; toutefois, je suis bien content avec mes bloque-portes. Je vais rentrer me mettre au chaud.

Tout en orientant mes pas vers la boulangerie, je continue de laisser mon regard survoler les formes, les matières, les couleurs. Certains ont fait les choses bien, c’est propre, bien rangé, bien aligné, avec des étiquettes de prix individuelles. Ça donnerait presque envie de trouver sur leur table quelque chose à acheter, juste pour saluer l’effort, rétribuer le temps passé… Tout est dans le « presque ».

 

— Eh bien, vous partez déjà ?

— Oh, vous savez, jeune homme (il est vrai qu’elle paraît avoir deux cents ans), moi, faut que je déjeune à heures fixes, sinon j’ai mal à l’estomac, et puis après déjeuner, je fais la sieste. Toujours.

Cette toute petite dame range énergétiquement ses invendus dans des caisses qu’un tout jeune homme vient chercher et qu’il porte dans le coffre de sa voiture. Je lui proposerais bien mon aide, mais, vu la dextérité avec laquelle elle remballe, cela semble superflu.

— Et puis, c’est le matin que ça vend le mieux. Avant dix heures. Après, c’est des promeneurs qui passent la tête en allant chercher leur pain. Après déjeuner, y a personne, et ça reprend à seize heures avec les familles et les poussettes ; à la très grande rigueur, ils achètent des jouets et puis c’est tout. Alors, je suis mieux au chaud à faire ma sieste.

— Vous avez bien raison, j’y vais aussi… Attendez !

Le jeune homme revenu chercher la caisse suivante se fige, comme arrêté sur image. La petite mamie me tend un regard interloqué, en même temps qu’elle repose sur sa table les couverts à salade qu’elle a dans la main.

— Je peux voir ça ?

Il repose le carton sur la table, ne sachant quel composant m’a fait griller un fusible.

Entre mes doigts gelés, une boule à neige en plastique blanc et au plexiglas opaque, légèrement fêlée dans le bas, ce qui fait qu’il ne reste plus que deux tiers de liquide.

— Elle est belle…

— Ah oui, c’est sûr que c’est de la qualité. C’est un cadeau Damart. Vous commandez chez Damart, vous ? Y a des choses pour hommes, vous savez. Et c’est de la qualité. Et question cadeau, ils se moquent pas du monde. Le mois dernier, j’ai eu un radioréveil. Je sais pas s’il fonctionne, parce que j’ai pas les bonnes piles… Et souvent, chez Damart, y a trente pour cent de réduction sur le premier article commandé. Alors, ce que je fais, moi, c’est que je mets l’article le plus cher sur la ligne où y a trente pour cent.

Je n’ai rien écouté. « Damart … radioréveil … piles » Je suis en pâmoison devant le portrait d’une femme. Elle est belle, intelligente, douce, positive, curieuse, drôle… Drôle, je ne sais pas, mais en tout cas, c’est la plus belle femme que j’aie vue de ma vie.

— J’ai laissé la photo dedans pour qu’on se rende mieux compte, mais vous pouvez la changer, c’est facile, il suffit de faire glisser le petit…

J’ai pas du tout envie de la changer. Elle est parfaite.

Le transporteur jette un œil interrogateur à sa grand-mère qui lui fait signe de poursuivre le chargement. De son côté, c’est très lentement qu’elle reprend sa mise en boîte, elle ne regarde plus ce qu’elle fait, elle me regarde, moi, et moi, je la regarde, elle.

— Vous la connaissez ? se risque-t-elle à me demander enfin.

— Non…

— Vous auriez pu ! Remarquez, vous êtes un peu jeune. C’est la sœur du mari de la sœur de mon mari. On a vidé leur maison l’autre jour, ils sont partis à la Résidence des Cheveux enneigés. Ils sont bien là-bas, ils ont leurs meubles et tout. Bon, ils n’ont pas pu tout emmener, mais ils sont dans leurs affaires, c’est déjà ça. Et puis, ils sont tous les deux. Ça, ma belle-sœur m’avait dit, c’était tous les deux ou rien.

— Ils vivaient dans la région ?

— Pensez donc ! Dans le village ! On n’a jamais bougé, nous. On est nés là, on s’est mariés là, on mourra là. C’est pas comme les jeunes qui vont et qui viennent. Enfin, qui vont surtout. Sa sœur à mon beau-frère, elle est décédée. Sa fille, à la sœur à mon beau-frère, elle est revenue, elle, c’est elle qui a repris la maison qu’on a vidée. Vous l’avez peut-être croisée ce matin, elle était là tout à l’heure…

— Je ne sais pas, je ne crois pas…

— En tout cas, vous la croiserez forcément maintenant, vu que c’est elle qui a repris la pharmacie, là.

En me désignant l’officine du menton.

 

Je suis rentré chez moi, deux bloque-portes et une boule à neige en main, et dans ma poitrine, l’espoir battait. Ma vie venait de changer, il se mettait à neiger.

 

 

***

 

 



20/11/2016
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