Des nouvelles d'Anne-Sophie Guénéguès

Des nouvelles d'Anne-Sophie Guénéguès

Pensées intérieures... : extraits

 

Voici quelques extraits de Pensées intérieures et autres limites, mon premier recueil, de quatre nouvelles, dans l'ordre :

  • Aujourd'hui, je me tue, nouvelle autobiographique d'un suicidaire très affairé
  • Ne dites rien à mon frère
  • Jalousie
  • De la suite dans les idées

 

Chacune est très différente des autres, mais chacune est la préférée de quelqu'un !

Information de mars 2022 : ce titre est épuisé !

 

***

 

« Aujourd'hui, je me tue, nouvelle autobiographique d'un suicidaire très affairé » est une sorte de journal intime de celui qui remet son suicide toujours au lendemain :

 

 

Un mot laissé par ma femme sur la table du petit-déjeuner contrarie quelque peu mes projets suicidaires de la journée. J'ai une mission.

À dix-sept heures, je suis garé devant le lycée Sainte Marie, j'attends. En suivant des yeux une mini-jupe. Les jambes interminables qui sont dessous marchent vers un adolescent boutonneux. Elles disparaissent au coin de la rue.

Un petit groupe se forme sous l'abribus en face. Parmi toute cette jeunesse, il y a une jolie fille un peu plus grande que les autres. Elle rit à pleines dents. Quelle bouche ! À vendre du dentifrice ou à vanter les mérites de la pomme. Elle parle en replaçant une mèche de cheveux blonds derrière son oreille. Une mèche trop courte pour y rester.

À l'arrivée du car, elle se penche pour ramasser son sac. Son pull est un peu trop ample, et son soutien-gorge un peu trop blanc. Trop blanc pour être honnête.

Le car emporte la fille, et quelques autres. Il avance, passe à ma hauteur. À travers le carreau, je l'aperçois, elle me sourit.

Elle-me-sou-rit.

Je ferme les yeux, je revois l'offrande de cette généreuse et juvénile poitrine, laiteuse et lourde. Ce moment méritait d'être vécu.

***

 

« Jalousie » est une courte nouvelle qui raconte quelques heures douloureuses de la vie d’une femme qui vient de faire une grosse bêtise, animée par ce sentiment paradoxal qu’est la jalousie...

Pas de jugement, juste un constat dans les larmes...

 

 

C’est dommage, je m’entendais bien avec ta mère. Avec ma belle-famille en général d’ailleurs. Je n’avais pas grand-chose à dire à ton père certes, mais comme il parle peu, je crois que ça l’arrangeait bien. Nos échanges se limitaient aux réflexions d’usage sur la météo, le prix de l’essence ou le ragoût de jolie-maman. Par contre, j’avais des échanges beaucoup plus sympathiques avec ta sœur, j’adore ta sœur. Je ne sais pas pourquoi tes parents l’ont prénommée Claude, ils avaient déjà un garçon. Beaucoup trouvent que ce n’est pas un prénom de fille, moi j’aime bien, il me rappelle les aventures du Club des Cinq de mon enfance, période bénie s’il en est, où les peines de cœur pouvaient être soulagées par un simple câlin de maman. Étant fille unique et un peu trop grosse et moche pour avoir des amis, je passais beaucoup de temps à lire, je collectionnais la bibliothèque rose. C’était une consolation de suivre Claude et ses amis sur les traces de Dagobert, j’avais l’impression de faire partie du Club.

Pour en revenir à Claude ta sœur, je me suis surprise à ne pas trop lui en vouloir d’avoir partagé vingt ans de ta vie. Le fait que tu ne lui adresses que peu la parole y est sans doute pour beaucoup. J’ai bien ressenti quelques pincements au cœur à l’évocation de souvenirs partagés, mais ils ne vous ont pas conduit vers la complicité que j’ai redoutée, quand tu m’as appris que tu étais frère. Au grand désespoir de ta mère d’ailleurs. Elle voyait dans mon amitié naissante avec Claude un potentiel rapprochement entre ses enfants chéris. Je pense qu’elle n’était pas fâchée non plus que son musicien de fils s’acoquine avec une fille qui a davantage les pieds sur terre et la tête sur les épaules.

De mon côté, ma mère t’appréciait beaucoup aussi. Je sais ô combien ce n’était pas réciproque. Je l’ai ressenti bien avant même que tu la rebaptises L’Erika (Elle s’appelle Laetitia). Tu la trouvais dévastatrice, polluante et collante. Elle a toujours feint de l’ignorer tant ton prénom résonnait chez elle comme une promesse de grand-maternité. Tu es le premier à me supporter plus de six mois. Elle va être très déçue. Je ne sais pas encore comment je vais lui apprendre la nouvelle. Et si elle apprend que c’est à moi que reviennent les torts, je risque d’entendre parler du pays !


et plus loin...

 

 

Je reste assise, un verre vide à la main, presque inerte et tout à fait inefficace. Gainsbourg répétait qu’en amour, il y en a toujours un qui souffre et un qui s’emmerde. Je lui annonce, s’il m’entend, que présentement, je suis les deux. Je ne suis que l’ombre de moi-même, je n’ai plus de force, plus d’envie. Je n’aurais probablement pas le courage de tendre le bras pour décrocher le téléphone s’il sonnait. Je préfèrerais d’ailleurs qu’il reste muet ce soir, je ne sais pas encore sur quel ton je vais jouer mes prochaines conversations. Vais-je m’épancher telle une victime larmoyante ? Ou resterai-je fière dans une douleur sobre et contenue ?

 

***

 

 

L’héroïne de « De la suite dans les idées » en a... enfin, surtout des idées. Qui viennent court-circuiter ce qu’elle est en train d’expérimenter, à savoir une nuit d’amour volée... Mais que recherchait-elle vraiment quand elle s’est glissée dans les bras de son amant ?

Non que je sois de celle qui cherche l’orgasme à tout prix, mais ce serait dommage de terminer cette merveilleuse soirée sur une fausse note. Je sais déjà que telle occasion ne se reproduira pas. C’est vrai que la course à l’orgasme est devenue un sport international. Certaines jouent même dans la catégorie orgasme multiple, ce qui a fait naître moult épées de Damoclès au-dessus des chambres à coucher. Depuis que la société a pris conscience que les femmes n’étaient pas seulement des femelles reproductrices, ou, moins glorieux et plus vulgaire, des vides-couilles, depuis que les femmes elles-mêmes ont admis qu’elles pouvaient ressentir quelque envie de sexe et parfois beaucoup de plaisir pendant l’acte copulatif, il plane sur les relations hommes-femmes une angoisse de la performance ne laissant aux piètres amants que le choix entre le monastère et le mariage.

Le mariage présente deux avantages majeurs : il met un terme à la chasse au partenaire et il autorise un laisser-aller inconcevable lors des premiers rendez-vous. Il est plus facile d’accepter, et de faire accepter, de ne pas être « au top » à chaque occurrence quand on sait pertinemment que l’on a des chances par milliers de se rattraper. La recrudescence des mariages et le regain des valeurs de fidélité ne sont pas seulement dus aux menaces de maladies vénériennes. Ils reflètent aussi la crainte du regard d’autrui et le manque de confiance en soi né chez tous ceux qui n’ont pas le physique et la sexualité des magazines. Notre test du mois : « Êtes-vous clitoridienne ou vaginale ? » Notre dossier de la semaine : « Je n’atteins l’orgasme que si je suis dessus : Suis-je normale ? » Statistiques à l’appui. Du côté des hommes, on trouve « Les 10 astuces pour faire durer » ou « Comment la satisfaire, les nouvelles caresses ». Comme s’il y avait du nouveau !

 

C’est dans cette nouvelle qu’on trouve le plus croustillant, extrait :

 

Pourtant, me retrouver à quatre pattes devant un miroir n’est pas mon péché mignon. Je rentre le ventre, je tends le cou. Par contre, je ne peux rien contre la forme triangulaire de mes seins. Pendant que Paul est occupé à embrasser mon postérieur, je cherche la posture la plus flatteuse. Il palpe mes fessiers que je contracte au maximum. Je ne relâche l’effort que lorsqu’il s’engouffre à nouveau en moi. C’est délicieux. Néanmoins je suis beaucoup moins détendue qu’avec mon officiel, lui qui me connaît et m’aime par cœur, défauts compris. En toute logique, je devrais profiter de l’instant en toute insouciance, c’est possible quand il s’agit d’une aventure sans lendemain ; mais les diktats de l’image ont encore frappé. (...)

Je sens le désir de mon partenaire arriver à son comble. Ses mouvements de bassin se font plus rapides et plus violents. Ses testicules, lourds et tendus, cognent en rythme contre mes lèvres, me procurant un plaisir clitoridien très complémentaire. Ses doigts agrippent mes chairs.

 

 

***

 

 
« Ne dites rien à mon frère » est l’histoire d’une jeune trentenaire divorcée et maman de deux petite filles qui vient passer une semaine en vacances au bord de la mer chez son frère.
Une semaine de vacances, c’est court, mais c’est assez pour se laisser emporter par un sentiment presque amoureux...

 

 

Ce sont les premiers soleils. C’est le début de juillet. Cette année, pas de coupe du monde de football pour garder tout ce petit monde devant son téléviseur, au frais, à la maison. Et le Tour de France passe bien trop loin d’ici pour intéresser quiconque à la ronde. Non, ils vont tous venir à la plage cet après-midi. C’est dimanche, il fait soleil, un peu de vent, mais les températures sont douces.

Du point de vue sociétal, c’est fabuleux, la plage. On pourrait naïvement imaginer qu’en maillot de bain tombent les clivages sociaux, que tous, planqués derrière quelques centimètres de tissu et des lunettes de soleil, redevenons égaux. Oui mais non. Il y a toujours des lunettes Courrèges derrière un Elle Décoration, des chaînes en or sur des torses velus fraîchement débarqués de leur yacht. Et puis il y a aussi des familles sans emploi, mais avec beaucoup d’enfants, qui débarquent avec le parasol, le paravent, le jeu de boules en plastique, le bateau gonflable, le seau, les pelles, les bouées et la glacière, et le chien qui aboie qu’il irait bien dans l’eau lui aussi mais qui restera attaché au parasol. Il y a les petits couples très fonctionnaires qui se passent mutuellement de la crème avant de replonger dans leur Goncourt, il y a les très jeunes couples, vieux étudiants, qui baiseraient bien là tellement ils se chauffent. Il y a les retraités qui ont leur horaire et leur emplacement.

J’aime bien observer les gens à la plage et leur deviner une vie. J’essaie de reconstituer les liens de parenté : « Vu comment il mate sa belle-sœur, il aurait bien envie de la sauter, si ce n’est déjà fait ». Je cherche à savoir lesquels sont urbains, lesquels vivent à la campagne. Je repère les époux qui ne sont pas accompagné(e)s de leur moitié légitime. J’essaie de deviner la profession de mes voisins de serviette. Je tente de trouver depuis combien de temps les couples que j’ai sous les yeux sont formés. Ce qui est dommage c’est de ne jamais savoir si j’ai raison. Parfois, il me prend l’envie de parler à ces gens : « Monsieur, ta femme te trompe ! » ou bien « Je vous signale que votre aîné est en train de nourrir votre bébé avec des algues » mais c’est comme crier « Attention ! » aux héros des films d’horreur à la télévision, ils n’entendent pas.

Ce qui saute aux yeux, à l’heure des maillots de bain, c’est qu’il n’est pas beau de vieillir. Contrairement à toute logique esthétique, c’est quand les seins commencent à tomber que tombent aussi les complexes. Ainsi on trouve sur le sable des groupes d’adolescentes aux corps parfaits, enroulées dans des paréos camouflage, car elles s’imaginent un ventre trop rebondi, des hanches trop larges, une poitrine trop petite. Plus loin des corps adipeux et ridés s’affichent, eux, dans des strings minimalistes. Entre les deux, n’entrant dans aucune de ces catégories, il y a les filles comme moi, qui tentent de dissimuler deux grossesses sous un une-pièce gainant. Tant pis pour le bronzage.

Sous les casquettes, les chapeaux de paille, les bobs, les charlottes de cette étendue de ce sable, dans toutes les têtes, couvertes, chauves, décolorées, bien remplies ou pleine d’eau de mer, il y a des rêves, des projets qui nous tiennent à cœur, des promesses que l’on s’est faites, des trucs que l’on veut essayer au moins une fois dans sa vie, pour ne pas mourir idiot, pour éviter les remords. Pour certains, c’est écrire un livre, pour d’autres, sauter en parachute. En fouillant dans ma tête, on trouverait entre autres :

- prendre des cours de chant

- apprendre à danser le rock n’ roll

- apprendre le chinois

- faire une thalassothérapie

- tester l’apesanteur 

 

 

Et dans la vôtre, on trouverait l’envie de poursuivre la lecture ?

 

 

 



05/03/2010
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