Des nouvelles d'Anne-Sophie Guénéguès

Des nouvelles d'Anne-Sophie Guénéguès

Être(s) : extraits

VIGNETTE ETRES 20200706.jpg

 

 

Extrait de « Au grand jour » :

 

C’est dingue à quel point l’autre est un autre. Je suppose que dans les premières heures de nos vies respectives, lui et moi ne devions pas être très différents. Et puis…
— Bonjour, je suis vot…
— T’es le gars qu’a acheté à côté ?
— Oui, c’est ça, je viens vous voir parce que je voudrais vous demand…
— Il a mis l’temps, à la vendre. Personne y voulait l’acheter, sa baraque.
— Oui, ça faisait un moment qu’elle était…
— Ils disaient qu’elle porte malheur !
— Ah ? En tout cas, moi, elle fait mon bonheur.
— C’est ce que j’dis toujours !
— …
Dans ma tête, je me repasse ma dernière phrase, pour savoir ce qu’il a pu comprendre qu’il dit toujours. Mon corps, lui, continue d’aller vers lui tandis que le sien m’invite à le suivre.

 

 

Extrait de « Si on ne mange pas de pain, un jour il n'y en aura plus » :

 

Attablée devant son bol fumant, face aux trois assiettes alsaciennes, souvenir au mur de ses seules vacances avec sa copine Geneviève, Madeleine tente de couvrir le tic-tac de la grosse horloge en faisant tinter sa petite cuiller contre les parois en porcelaine. Ce bruit régulier, imitation parfaite d’une chanson de Jacques Brel où au moins ils étaient deux pour l’entendre, l’agace pour la première fois.

Madeleine n’a jamais été deux.

Elle aurait pu, sans doute, il y a si longtemps… mais son métier est toujours resté son grand amour.

Madeleine croque dans une biscotte sans sel légèrement beurrée – si tant est qu’on puisse dire « beurré » quand il s’agit de margarine. C’est fade. Ça n’a le goût de rien. Alors, celui de l’amertume reprend le dessus.

 

 

Extrait de « Un article pervers » :

 

Et, bien sûr, c’est à moi qu’on demande ça. Je l’entends encore, la boss, en salle de briefing ce matin : « Carla, tu t’occupes de l’article sur les pervers narcissiques, hein. Fais court, 700 mots, 4 000 signes, on a déjà fait une double page sur le sujet l’an dernier. » Pourquoi j’ai pas dit non ? Pourquoi j’ai pas dit « Refile le sujet à Katia, file-moi autre chose : la vie sexuelle des paresseux ou le basket-ball chez les girafes, je sais pas, mais autre chose… » Elle m’aurait rétorqué qu’on n’est pas un magazine animalier, voilà pourquoi.
Bon, par quoi je commence ? Le début. Oui, bien sûr. Le début. Au début, c’est toujours super.

 

 

Extrait de « C'était annoncé sur TF1 » :

 

J’ai adoré la phase deux : monter sur une chaise, me barbouiller le visage de mousse blanche et sentir dans mon dos la chaleur du buste de mon père et les effluves de sa lotion après-rasage. Il en versait dans ses mains qu’il claquait fort l’une sur l’autre, puis il les appliquait de chaque côté de son cou d’abord, de ses joues ensuite en se donnant des petites tapes et du courage. Il était prêt. En phase deux, mon père rasait mes joues neuves, imberbes et encore rondes d’enfance. Tout doucement, pour ne pas me couper. Je respirais le plus lentement possible. Je devais trembler tellement je me contractais pour ne pas bouger d’un pouce. Pendant qu’il retirait la mousse, j’essayais de retrouver dans la glace l’image de mon père telle que je la connaissais ; mais le reflet me laissait toujours un peu perplexe. Il y avait quelque chose, dans les yeux surtout, qui me disait que face à moi, sur la paroi de verre, ce n’était pas tout à fait la même personne que derrière.

 

 

Extrait de « Luc, je suis ton père » :

 

Oh, putain, merde, elle est là, l’autre conne… Je sais, je suis grossier, mais là… Je la vois, là, au milieu de la rangée, elle s’est installée dans les premiers rangs, évidemment ! Pas grave, elle ne m’a pas vu, demi-tour, je vais me mettre plutôt par-là, au fond, en hauteur, je vais être bien…

Je l’entends d’ici – enfin, non, heureusement, je l’entends pas ! – faire son intéressante auprès de ses pauvres voisines de siège, qui n’ont rien demandé. Je suis sûr qu’elle est en train de se vanter d’être la génitrice (on se demande bien où est sa part de « génie » !) de l’acteur principal. Quand je pense qu’elle n’a pas été foutue de payer un centime pour les cours de théâtre qu’il a pris après le lycée, l’acteur principal, sous prétexte que « ça servait à rien »… et là, elle fait genre « je lui ai appris tout ce qu’il sait ». Elle me dégoûte.

Ça m’agace qu’elle soit là… Bon, j’aurais dû m’en douter en même temps… C’est la première fois que notre fils joue sur une scène nationale, c’est un peu normal qu’elle soit là. D’ailleurs, elle ne serait pas venue, ça aurait eu le don de m’énerver aussi. Mais de la voir se pavaner comme ça (non, mais regarde comme elle se pavane !), putain, ça me met hors de moi.

Faudrait que ça commence, là, maintenant, vite, qu’ils éteignent ces foutues lumières que je vois plus sa sale gueule de… (Noir) Merci.

 

 

Extrait de « Memento » :

 

Je me souviens de notre première entrevue : c’était au coin de la rue. J’étais en retard pour le collège. Je marchais vite, autant que possible : je luttais contre une manche récalcitrante dans laquelle je tentais de faire entrer un bras coincé par la sangle du cartable. À cette heure-là, ma nouvelle voisine, elle, était déjà montée trois fois au ciel de la marelle dans la cour de son école. Elle était d’ailleurs à cloche-pied quand elle s’est souvenue de sa flûte, oubliée sur le rebord de la cheminée. La veille, son père l’avait fait répéter. Avant que sonne la cloche, elle courut chez elle chercher son instrument. Je l’ai percutée de plein fouet à l’angle de la rue. Nous avons bredouillé des excuses. Mes yeux noirs cherchaient sur le trottoir l’échappatoire à ses yeux verts ; un « je suis pressée » prononcé en même temps qu’un « je suis pressé » nous mit le rose aux joues et le mal à l’aise.

 

 

Extrait de « Trois ou quatre mariages et un enterrement ou deux » :

 

Passé l’effet de surprise, j’ai suivi mon grand-père en essayant de détecter le signe d’une maladie mentale subite ou, pour le moins, d’un début de sénilité. J’avançai, chaussée, à pas de loup ; un loup marchant sur des œufs.

— Tu veux un café ?

Le choc.

Non seulement mon grand-père ne s’était jamais intéressé de près ou de loin à ce que je voulais, mais encore moins, bien sûr, il ne m’avait proposé une boisson d’adultes. Je n’en avais d’ailleurs jamais bu. J’avais bien goûté quelques canards à l’occasion, mais uniquement pour le plaisir de croquer dans une pierre de sucre fondante.

— Oui, je veux bien, merci.

Dégueulasse. J’ai trouvé ça amer, imbuvable.

Je l’ai bu.

— Il est bon, ton café, Papi.

Genre « comparé à tous ceux que j’ai bus dans ma vie ».

— Merci. J’ai entendu dire que tu avais eu ton permis de conduire ?

— Oui, hier.

— C’est bien. Comme ça, tu pourras venir me voir plus souvent.

Voilà.

C’est comme ça que ça a commencé.

 

 

Extrait de « Le quatrième mur » :

 

Il finit par oser, et se retrouve dans une entrée, avec un petit meuble et dessus, un vide-poches : boîte d’allumettes, pièces de monnaie, capuchon de Bic, badge de concert et trousseau de clefs. En fouillant plus profond, il verrait aussi deux boutons blancs, un ticket de pressing, quatre trombones et un petit bitoniau en plastique dont plus personne ne sait ce que c’est. Mais Paul-Hippolyte ne fouille pas. Et nous non plus. Au sol, des paires de chaussures entassées, déformées par un pied qu’il n’imaginait pas si fort. Au mur, une patère dont l’exploit est de retenir deux gilets, un trench, deux manteaux noirs, sept foulards, deux écharpes, un duffle-coat, une doudoune et une petite veste en jean. Il a pourtant l’impression que Paula porte toujours le même manteau noir. À côté de la patère, sur le mur, des cadres, plein de cadres. Dedans, des photos, plein de photos. Merde, le livre !

 

 

Extrait de « Quoi, encore ? » :

 

Sans doute que si elle lâchait la poignée du frigo, elle tomberait.

Elle tient debout. L’air froid ne fait pas réagir sa peau.

Le monde vient de cesser d’exister.

Le temps passe.

Elle n’entend pas la voix de Solène qui décline son identité, son adresse, le motif de son appel.

Le temps passe.

Elle n’entend pas la sonnerie du four qui rappelle que c’est meilleur quand c’est chaud.

Le temps passe.

Elle n’entend pas avec quelle insistance on sonne à la porte.

Ni Solène qui ouvre.

— Madame ? Madame ?

Elle entend. On l’appelle. Le monde reprend vie. Et c’est purement inconcevable.

 

 

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Bonne lecture ! N'hésitez pas à  laisser vos commentaires et critiques sur 

 



12/07/2020
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